Guadeloupe – de la colonisation au temps de l'esclavage

21 mars 2020

En plein confinement pour endiguer le coronavirus, je suis dans notre nouveau chez-nous, à Bordeaux.

Et en déballant les cartons de déco pour réfléchir à l’aménagement de notre maison, je fais cette incroyable découverte. Le manuscrit suivant :


Janvier 1899, Paris,

Mes biens chers enfants, je ne suis pas encore tout à fait sénile pour ignorer que ma fin est proche. Aussi ai-je décidé de rappeler aux plus jeunes d’entre vous qui j’étais pour qu’on ne m’oubliât que le plus tard possible. Vous savez que votre grand-mère Loulou est une créole blanche de Guadeloupe. Vous savez au moins cela, c’est certain.

Mais saviez-vous que lorsque j’étais plus jeune, Louise Comon était un nom à Basse-Terre. Ô, sans doute pas autant que le vôtre à l’heure actuelle et à travers le Monde. Mais à la Guadeloupe, nous étions une famille respectée. Pour nos valeurs, notre situation et notre mérite.


Mon grand-père Comon était montalbanais. Il était né à Montauban. Il s’était trouvé une situation de marin qui l’avait amené à Toulouse. L’effet de la marée comme il aimait à le dire l’avait charrié le long de la Garonne jusqu’à Bordeaux, ville depuis laquelle il consentit à partir pour la Guadeloupe. C’était un sacré personnage.

Mais le premier de la famille à être venu sur l’île de la Guadeloupe est à trouver du côté de maman. Son histoire nous ramène au début de la colonisation de cette île.

Mon aïeul Robert est arrivé là-bas dans les années 1640. Il s’était engagé pour trois ans. Aujourd’hui, nous ne savons plus trop bien dans la famille d’où il venait exactement. Il est couramment admis qu’il partit de La Rochelle mais rien ne le confirme ; le temps a fait son œuvre et l’oubli de l’origine a laissé place au souvenir émouvant de son aventure que je m’en vais vous conter.

Robert Duperray, notre aïeul donc, vivait dans la misère, sans le sous et pourtant l’envie et le courage s’ajoutaient à son ambition. La naïveté de sa jeunesse surtout l’avait poussé à accepter ce fameux contrat de trois ans qu’on lui proposa. Un contrat qui allait l’engager pour beaucoup, plus qu’il ne l’aurait jamais cru. Mais il était jeune et ne se rendit pas compte à l’époque de ce qu’était un contrat d’ « engagé ». Il sut bien après et à ses dépens ce que c’était. Un contrat de trois années pendant lesquelles il devait être littéralement l’esclave de son maître qui lui aura au préalable acheté le billet d’aller pour le Nouveau Monde. A l’issu de ces trois ans, le maître relâche l’engagé avec une somme qui permettra à ce dernier soit de repartir pour la métropole soit de s’installer et pourquoi pas de devenir maître à son tour. Une fois signé, pas moyen de se défaire de ce maudit contrat.

Pendant ces trois années donc, le maître demandait à l’engagé de cultiver ses terres car la condition pour que le Seigneur de la Guadeloupe ne confisquât pas la terre confiée au maître, c’était que cette terre donne des fruits sous deux ans.

Robert arrive donc à la Guadeloupe dans les années 1640. Il n’est même pas majeur. Lui restait-il une quelconque famille pour en arriver à cette extrémité ? N’avait-il donc à ce point pas le choix pour partir dans une telle galère ? On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Et justement Robert avait dix-sept ans.

Il était brun, assez trapu, assez petit, la barbe hirsute et noire. La traversée de l’Atlantique avait ce je ne sais quoi d’excitant mais de dangereux aussi. Il avait été décidé par les maîtres qui payaient le voyage de faire des économies de bouts de chandelles, mais évidemment les vivres prévues ne pouvaient suffire à nourrir à la fois un équipage et un groupe d’engagés adolescents durant les semaines qu’allaient durer le voyage. Fatalement, des morts étaient à déplorer parmi les engagés. Robert, lui, sortit indemne de cette première épreuve. La Guadeloupe en vaudra-t-elle vraiment la peine ?

En tout cas, Robert alla au bout de ses trois ans. Avec ce qu’il gagna, il acheta une toute petite langue de terre. A Basse-Terre qui n’était pas encore un bourg mais un simple endroit dénommé vaguement ainsi. C’est, en fait, le nom pour désigner un espace qui se situe tout au sud de l’île de la Guadeloupe. Et Robert, cet ancien engagé, décida de se marier avec Marie qui était issue d’un commerce de femmes assez obscur et sur lequel les autorités fermaient les yeux au regard de la cruelle carence de femmes sur l’île.

N’écarquillez pas les yeux ainsi mes chers enfants. Tout cela n’a l’air d’être sorti que d’une fable, c’est pourtant la vérité. Ces temps-là ne correspondent pas à notre époque bénie, voyez-donc la chance que vous aurez d’être des adultes du XXe siècle.

Robert et Marie se retrouvent donc dans les années 1660 à Basse-Terre, sur cette minuscule exploitation qui était toute leur vie. Ce territoire dont Robert était le roitelet ne lui servira qu’à vivre et non à s’enrichir véritablement. Malgré tout, il put faire l’acquisition d’un nègre à peine plus jeune que lui qu’il acheta à un bon prix. Cet esclave acheté à un négrier et dont ne voulaient pas les manufactures de sucre fera très bien l’affaire – se dit alors Robert – pour l’aider dans son exploitation de rien du tout.


Petite précision que je souhaite vous apporter : le système esclavagiste s’était justement mis en place à partir de ces années-là car elles correspondent à la Révolution Sucrière (1664). Or les plantations de cannes à sucre demandent beaucoup de mains d’œuvre. De plus, le nombre d’engagés chutait car tout le monde en métropole avait désormais connaissance des conditions de vie des engagés. Enfin, les îles alentours ainsi que les côtes brésiliennes trafiquaient déjà depuis des dizaines d’années avec les navires négriers pour acheter des esclaves africains.

Source : Les maîtres de la Guadeloupe, propriétaires d’esclaves, 1635-1848 de Frédéric Régent (Editions Tallandier)


Ainsi Robert s’était élevé dans cette société naissante de la colonie créole de la Guadeloupe à force de travail. Certes Robert s’éleva socialement, mais si peu finalement. D’autres à côté construisaient des fortunes colossales basées sur des montages financiers complexes et industriels, à l’aide de centaines d’esclaves. Mais Robert ne pouvait réunir un capital suffisant pour investir dans la production de sucre par exemple. Aussi produisit-il du tabac. La marge était faible mais les quantités exportées n’étaient pas négligeables. Surtout qu’en Europe, le produit se démocratisait et –oserais-je le dire- faisait un tabac.

Ainsi vécurent Robert, Marie, leurs enfants et leur nègre.

Robert maria sa fille Marie à Thomas, le fils d’un copain engagé. Thomas était donc le fils d’un bon copain de Robert, un copain qui avait les mêmes valeurs et qui avait connu les mêmes galères.

Marie et Thomas, ce couple d’enfants d’engagés marièrent leur fille Catherine à Pierre, un bordelais qui était venu tenter sa chance en tant que négociant. La stratégie matrimoniale était double.

Pierre s’intégrait ainsi à la société guadeloupéenne dans laquelle on commençait à ne pouvoir pas rentrer si facilement. Catherine, elle, s’enrichissait par son mariage avec un négociant de métropole.

En effet, en 1714, date à laquelle nous nous trouvons désormais, la production de sucre, de tabac, de coton, de vivres, de cacao, de gingembre et même d’indigo (!) était telle qu’un commerce transatlantique se mettait sérieusement en place.

Le bourg de Basse-Terre qui n’était qu’un amas d’entrepôts pour ce commerce océanique devînt l’épicentre économique -avec Pointe-à-Pitre- de la Guadeloupe.

Une église se construisit même.

Des maisons coloniales en bois peints, souvent en blanc, parfois en couleur poussèrent ici et là autour de cette agitation ambiante qui caractérisait désormais Basse-Terre.

Pierre et Catherine vécurent de ce commerce et louèrent Dieu chaque jour pour leur vie qui restait simple mais non sans avantage.

Le couple disposait, en effet, de quelques domestiques ou hommes robustes pour décharger les navires. Trois ou quatre esclaves noirs, en fait, qui aidaient donc Pierre dans son métier de négociant.

Foi en Dieu donc qu’ils louèrent aussi souvent que possible. Loyauté envers le Roi également. Pour ce Roi de France qui permit d’ancrer une institution coloniale des plus solides et avec laquelle Pierre et Catherine comptèrent chaque jour pour leur survivance.

Leur fille Thérèse, comme toute fille créole, était drôlement convoitée. Il fallait décider d’un mariage avantageux pour Thérèse. Désormais la famille d’anciens engagés était devenue une famille de petits négociants paisibles mais aspira à beaucoup plus sans vouloir cependant atteindre des étoiles brûlantes dont une prétention hasardeuse les aurait perdus.

Ils marièrent donc Thérèse à Joseph, un artisan marseillais venu à la Guadeloupe dans un but bien précis. Grâce au Roi encore.

Ce milieu des maîtres artisans est à la lisière de celui des compagnons-ouvriers qui partent pour les îles pour obtenir la maîtrise. 3 années suffisent aux colonies contre dix en métropole. Voyez donc, mes chers enfants, comme mon arrière-grand-père ne pouvait se dessaisir d’une telle opportunité.

Son fils, mon grand-père et sa belle-fille, ma grand-mère, subiront quant à eux les affres de la Révolution française importées de métropole à la Guadeloupe.

Bien que dans la plupart des cas, les négociants étaient de fervents patriotes républicains pour des raisons plutôt socio-économiques, plus que par idéologie, ce ne fut pas le cas de notre famille.


Précision : on peut voir l’antagonisme entre négociants et sucriers selon le schéma suivant : négociants/bourgeois/républicains vs manufacturiers du sucre/aristocratie coloniale/royaliste/maître de l’économie locale


Notre famille eut surtout peur il faut bien l’avouer. Les familles de mes grands-parents bien que négociants émigrèrent avec d’autres (royalistes, manufacturiers de sucre) sur l’île suédoise de Saint-Barthélemy. En 1797, mes grands-parents Thomas et Jeanne se marièrent donc sur cette île d’émigration. Ils revinrent par la suite à la Guadeloupe dès le retour au calme assuré par Bonaparte. Ma mère arriva au monde en 1803. Nous avions passé l’épisode révolutionnaire sans trop souffert, en retrouvant nos maisons et en conservant nos esclaves qui ne nous avaient pas quittés pendant l’épisode révolutionnaire. Ils étaient au nombre de sept à cette époque. Du très petit (trois ans) qui ne travaillait évidemment pas au vieux nègre de soixante ans qui servait de domestique.

En 1838, ma grand-mère devenue veuve affranchit tous les esclaves sauf une pour laquelle elle portait une douce affection, ainsi que son enfant de 4 ans qu’elle désirait élever et éduquer pour le service.

La liberté de Tous rentrait dans les mœurs coloniales. Tout le monde commençait sérieusement à affranchir leurs esclaves, hormis les manufacturiers qui possédaient 80% des esclaves. Et c’est pourquoi la seconde abolition de 1848 fit beaucoup moins de bruit que la première.

Je suis née en 1836 alors j’ai connu tout cela enfant. L’état des choses était ce qu’il était et ne me choquait pas. Non, ce qui me choquait par contre c’était l’abus de pouvoir de certains maîtres. A l’époque l’affaire « Lucile » avait fait grand bruit et participa à l’évolution des mentalités vers la liberté de tous les esclaves pour cesser ces excès.


Je levai alors les yeux de ma lecture et m’intéressa à cette affaire Lucile que je ne connaissais pas. Après quelques recherches, je vous la raconte pour mieux comprendre ce que voulut dire Grand-mère Loulou. Voici donc l’histoire de Lucile, l’esclave noire, qui fit scandale à l’époque.

Lucile a été enfermée le 14 juillet 1838, pendant 22 mois dans un cachot d’une profondeur de 3 mètres, d’une largeur de 2 et d’une hauteur d’1 mètre 20. La solide porte cadenassée était d’une dimension de 83cm de hauteur sur 50 cm de large.

Lucile témoigne : « sans le secours de mes enfants [esclaves du même maître], on m’aurait laissée dans mes ordures, et j’étais couverte de vermine »

Elle maigrit et souffrit beaucoup.

Le 14 mai 1840, le parquet de Pointe-à-Pitre reçoit un signalement de cas de traitement inhumain à l’égard d’un esclave. Dans ces circonstances, la visite d’un magistrat est autorisée. Le procureur du roi constate le flagrant délit et Lucile est libérée.

Mais c’est ici que l’affaire se complique. Le maître est acquitté car il reçoit d’autre part des témoignages positifs de certains de ses esclaves. Non pas qu’il les eut menacés ou payés, mais la relation entre maître et esclaves est complexe, inégale et variée.

Quoi qu’il en soit, Lucile doit être remise à la vente. Elle ne peut pas être revendue à son ancien maître bien entendu. Sauf que ce dernier utilise un prête-nom pour acheter Lucile. C’est en fait un ami (mais pas un ami officiel ou connu) qui fera l’achat de Lucile à sa place.

Heureusement qu’avant de confier Lucile à son nouveau maître, l’administration judiciaire eut l’intelligence de vérifier les probables collusions entre l’ancien et le nouveau maître.

Finalement, Lucile sera retirée de la vente et elle sera plutôt remise aux ateliers coloniaux (les plantations qui rassemblent les esclaves appartenant au roi) où elle est rejointe par son fils Bertrand de 14 ans.


Sans esclave et sans aide, nous devions désormais penser à nous créer une situation. Notre génération a été un tournant dans l’aventure antillaise.

Fini les négociants dans la famille. La situation avait changé, ce n’était plus possible. L’économie était ailleurs. En 1857, je fis un beau mariage et m’allia à Georges, ingénieur des Ponts et Chaussées. Place aux grands travaux qui allaient transformer l’île pour en faire un bout de France comme un autre, un morceau de civilisation perdu en Atlantique, dans le Nouveau Monde, au milieu des Caraïbes.

Mais, en réalité, la génération charnière fut celle de mes enfants.

Pour la majorité d’entre eux, ils choisirent une autre colonie plus prometteuse désormais que la Guadeloupe : la perle de l’Orient.

Oui, mes enfants partirent pour l’Indochine et des aventures vous savez qu’il y en eut, mes chers enfants. Et il y en aura. Alors ce sera à votre tour de les raconter à vos propres enfants pour que perdure l’histoire de notre famille.

Soyez fiers de ce que vous êtes mes enfants et soyez assurés que nous avons mis en œuvre tout ce qui était dans notre pouvoir pour vous offrir la meilleure vie possible dans le respect du dessein de Dieu.

Grand-mère Loulou (Louise Comon)


Pour écrire cet article, je me suis beaucoup renseigné sur le sujet. Je répondrai donc avec grand plaisir à toutes les questions que vous pourriez avoir.