Le bon gars du Quai des Chartrons

Je me réveillai doucement. Un calendrier accroché au mur indiquait 9 novembre 1876.

Je soupirai alors longuement et me dis à part moi « Eh voilà, encore un voyage dans le temps. Qui vais-je donc rencontrer ce mois-ci ? »

Certes, après deux bonds dans le temps et dans l’espace, l’habitude commençait à me gagner mais non pas la lassitude heureusement.

Je me levai donc de la couchette dans laquelle j’étais étendu et regardai tout autour de moi. L’étroitesse, la composition et l’organisation du lieu me laissèrent à penser que j’étais dans la cabine d’un navire.

 Effectivement, je ne tardai pas à remarquer un hublot et je me précipitai pour regarder au-dehors. Le navire était immobilisé. Je sortis alors de ladite cabine pour m’enquérir de ce qu’il se passait. Là je vis un homme posté sur le quai et je m’écriai donc :

« Excusez-moi Monsieur, où nous trouvons-nous s’il vous plaît ? »

« Vous avez accosté à Bordeaux, Monsieur. Débarquez et prenez votre temps. Nous avons encore toutes ces marchandises à décharger ».

Ce monsieur, assez bonhomme, tenait un calepin et semblait noter toutes les marchandises qu’il lui passait devant les yeux, portées par des rouleurs.

Au moment même où je posai pied à terre, ce gros monsieur renflé de vie rit à plein poumon et me fit même peur. Il plaisantait avec les dockers du port.

Je m’approchai alors de lui pour lui demander des indications sur la ville.

« Incroyable me dit-il, vous ne connaissez pas Bordeaux ? Philippe Bernède pour vous servir –me dit-il en me proposant une cordiale poignée de main. Venez, nous allons au café de mon beau-père. Nous pourrons discuter et sur le chemin pour s’y rendre, je vous ferai lever la tête une fois ou deux pour que vous admiriez notre belle endormie. »

« Comment s’appelle donc ce café ?  » avançai-je

Philippe se contenta de me donner cette carte.

Après avoir longé les quais et traversé la Place des Quinconces, mon bon ami m’amena au Café des Mille Colonnes donc qui était planté au fond des allées Tourny.

Au lieu de mille colonnes il n’y en avait que huit, mais de la terrasse, nous pouvions apercevoir de l’autre côté des allées le fameux Grand-Théâtre.

« Il n’y a pas meilleur guide que moi -affirma Philippe- car je suis représentant de commerce. Je parcours toutes les routes de la région pour y vendre les produits de la firme qui m’emploie. En l’occurrence, je vends toute sorte de graines : du sègle, du blé, etc. »

« Et comment en arrive-t-on là ? » demandai-je

Philippe me raconta alors : « Mon arrière-grand-père était vigneron à Barsac et venait souvent à Bordeaux pour vendre son vin. Il s’est même marié à une bordelaise. Plus tard, son fils s’installa définitivement ici et devint charretier dans le quartier des Chartrons qu’il connaissait bien pour avoir accompagné son père à vendre son vin. Il devint charretier donc, c’est-à-dire qu’il transportait des marchandises au moyen de chevaux et de charrettes.

Il continua : « Mon père commença aussi dans le métier mais préféra celui de rouleur. Peut-être les appelez-vous docker. On commence à les appeler ainsi, surtout les jeunes. Mon père déchargeait les tonneaux de vin des gabares et les menait au port au vin en les faisant rouler, d’où le nom que nous, les anciens, employons encore. Ah mon père, un brave homme. Il travaillait pour les entrepôts Laîné. C’est jusque dans ces grandes bâtisses en pierre que mon père faisait rouler les tonneaux de vin depuis les navires commerciaux.

Aujourd’hui les entrepôts Laîné sont devenus un musée d’art contemporain.

« Avec mes frères, on profita de notre implantation familiale dans le quartier et notre connaissance du monde des marchandises et du commerce bordelais pour devenir de vrais marchands.

Mon frère aîné Philippe choisit le premier d’être commerçant.


Mon frère Jules s’inscrivit plutôt dans le commerce du papier.


Mon frère Romain but les joies du négoce du vin.


Je décidai d’en prendre de la graine. L’idée germa alors…. de devenir représentant de commerce dans le domaine des grains et des graines : orge, céréale, blé, avoine, seigle » finit-il, satisfait de sa blague et de son humour en général.

En moi-même, je me fis la réflexion suivante « Cet humour… Cette profession de représentant de commerce, un vrai VRP de mon temps, celui-ci ! »


Il poursuivit :

« Ma sœur Victorine se maria avec un commerçant en huiles de table.


Et ma sœur Jeanne se maria avec un négociant en vins. 


Notre père n’était pas peu fier de la réussite de ses enfants. Lui avait transporté les marchandises. Désormais notre famille les vendait.

Je me suis marié avec une fille de béarnais. Mon beau-père qui tient ce café et que je vous ai présenté tout à l’heure vient en effet de la Vallée d’Aspe.

Avec Anne-Marie, nous avons deux belles petites filles et nous espérons avoir d’autres enfants encore. Nous attendons le bon moment car nous habitons encore l’immeuble familial rue Barreyre. Et je ne suis pas le seul de mes frères et sœurs à y loger sa famille.

Tenez, allons-y d’ailleurs. Je vais vous présenter à Maman. Une incroyable femme, vous verrez. »

Nous quittâmes donc notre table et reprîmes alors par la Place des Quinconces quand nous aperçûmes une véritable colonne de feu qui montait dans les airs.

De la cendre, du rouge vif et des nuances de gris s’envolèrent en une mince mais sombre spirale non loin du navire qui m’avait débarqué.

Philippe s’écria :

« Mais ça vient de la rue Borie. Oh non pas comme il y a trente ans. Pourvu que la maison ne soit pas touchée. »

Car Philippe habitait avec sa famille entière rue Barreyre qui avoisine la rue Borie.

Il courut alors et malgré son embonpoint, je ne réussis pas à le suivre. Arrivé sur les quais, un docker me reconnut et me dit qu’on m’attendait sur le navire. Regrettant de n’avoir pu remercier mon guide de la journée, je laissai Bordeaux à sa préoccupation du moment, c’est-à-dire aux flammes qu’il fallait éteindre dans toute une rue. Je montai à bord et m’endormis dans ma cabine.

Le lendemain, je lus dans les journaux :

Pour lire la suite : https://www.retronews.fr/journal/la-petite-gironde/10-nov-1876/241/1229829/3

Le surlendemain, je n’étais toujours pas revenu chez moi. J’étais demeuré dans cette cabine. Les voyages dans le temps sont toujours rapides dans le sens de l’aller et on a toujours plus de mal à revenir 🙂 Peut-être parce que se plonger dans le passé est passionnant…

Le surlendemain donc, on m’apporta La Petite Gironde et je pus constater avec soulagement que seulement l’arrière de l’immeuble de Philippe était touché. Seulement des dégâts matériels heureusement couverts par l’assurance.

 

S’agissant de la rue Barreyre :

Pour lire l’article de la Petite Gironde en entier : https://www.retronews.fr/journal/la-petite-gironde/11-novembre-1876/

Le soir je m’endormis en pensant à tout ce que j’avais vécu et le lendemain je me réveillai enfin chez moi.

Plus tard, alors que j’enterrerai un proche au cimetière de la Chartreuse, je passerai devant cette modeste chapelle funéraire sur laquelle est inscrit « Famille BERNEDE BETOULE » et je me souviendrai alors avec joie de la personnalité de Philippe, de sa bonhomie, de son humour.

Merci Philippe, repose en paix !