Un libraire au coeur de la Commune de Paris

Les rues étaient désertes, nul bruit ne troublait le calme de la nuit ; je marchais lentement, faisant effort pour chasser le sommeil qui m’envahissait1.

Je me concentrais pour ne pas m’endormir. Je ne savais pas ce qui faisait ainsi effet sur moi. Mes yeux commençaient tout simplement à ne plus me répondre.

Je me mis alors à longer les quais de Seine, puis décidai de les quitter afin que mon esprit ne s’éteignît pas complètement.

Le Louvre vu depuis les quais de Seine, rive gauche

De retentissants appels éclatèrent du fond de la rue où je m’étais engagé. Un certain nombre d’hommes en armes s’agita et me cria au loin de venir les rejoindre. Je ne souhaitai pas m’engager dans une telle entreprise et esquiva la proposition en m’abritant furtivement et rapidement dans le hall d’entrée ouvert le plus proche.

Je sus plus tard que j’étais au 31 rue de Verneuil.

Je m’apprêtai à monter les escaliers quand un homme déboula de chez lui, me vit et m’interpela sèchement : « Que se passe-t-il ? »

« Peu de choses » lui répondis-je.

Et à ce moment précis, le tocsin sonna. Je m’étais visiblement trompé. Mon homme me le confirma en devenant blême. Il me lança sèchement : « je ne sais si vous souhaitez prendre des dispositions de combat. Mais si tel n’est pas le cas, rentrez et vite ! »

L’homme nous barricada et pendant ce temps je le questionnai sur la situation extérieure que je ne saisissais pas bien.

Surpris, il me répondit instinctivement dans un mélange de français et d’un patois que je ne reconnus pas : « Bôuën Dieu, tu ne serais pas un de ces galfatres avolaé qui courent les venèles de Paris en quête d’aventure et qui n’a pas plus d’oro qu’un éfaont qui tette ? »2

J’avoue que je ne sus quoi répondre. Comprenant alors que j’étais complètement perdu, il me dit : « mais tu ne te rends pas compte, c’est l’insurrection ici. Des semaines que les communards se battent. Tu ne viens pas d’ici et tu n’es pas au courant de ce qui se passe, ça se voit. Reste donc là en attendant que ça se calme. Je me présente, Pierre-Auguste de Saint-Denis »

Il me tendit une poignée de main cordiale que je serrai avec empressement. Ce ne fut qu’à ce moment-là que je compris en face de qui je me trouvais : l’arrière-grand-père de ma grand-mère.

Et de questions en discussions, nous passâmes la nuit à échanger. Ce fut un tourbillon de paroles dont je vous livre le récit que Pierre-Auguste me fit.

« Quand j’étais môme dans ma Normandie natale, j’avais des cousins dans le village d’à côté.

Habit traditionnel normand au XIXe siècle

Nous y allions régulièrement et c’est là-bas que je fis la connaissance d’Albert. Ah, cet ami, c’est par lui que tout commença pour moi. Un jour -j’avais vingt ans-  et malheureusement Albert vint me voir pour m’annoncer la mort de son frère aîné qui était libraire. Albert m’annonça qu’il reprendrait la boutique. Je me mis à son service n’étant fixé dans aucun emploi et j’appris le métier à ses côtés. Des années formidables. Enfin pour moi. Pour Albert aussi mais je l’entendais fustiger constamment contre sa situation au regard de ce que les librairies parisiennes représentaient économiquement.

Et puis, un jour, après avoir bien réfléchi, j’annonçai à Albert que j’allais, moi, tenter ma chance à Paris en tant que libraire.

Il me rit au nez en me rappelant que pour obtenir le brevet il fallait connaître du beau monde et que nous, nous n’étions rien là-bas.

Je décidai tout de même d’y aller. A l’époque, pas de train comme aujourd’hui. Qu’il fut long et fatiguant ce voyage, je m’en souviens encore. Arrivé sur Paris je réussis à trouver un petit boulot de commis de libraire. Je fis ma place tranquillement et en 1853, à 27 ans, j’obtins le précieux sésame3 et m’installai boulevard de la Madeleine4.

En voyant ma réussite, Albert courut à Paris et il obtint le brevet quatre ans plus tard, en 1857. Nous nous associâmes une première fois. Que j’ai aimé ce quartier de la Madeleine. Il ne ressemblait pas tout à fait à ce que le baron Haussmann en a fait par la suite. Bon, c’est vrai que j’ai bien aimé ce quartier aussi parce que j’y ai rencontré mon épouse. Elle habitait à 200 mètres de la boutique et je la voyais passée de temps à autres. Une fois elle s’arrêta carrément dans la librairie, nous fîmes connaissance et nous nous rendîmes compte instantanément que nous nous plaisions.

Nous nous mariâmes alors dans l’année.

Marie du 9e arrondissement de Paris

Alors évidemment, penses-tu, à ce moment-là il fallut que je visse plus grand. La perspective de devoir nourrir une famille me poussa à proposer à Albert une nouvelle association dans un quartier de Paris plus propice aux affaires. Et c’est ainsi que nous installâmes notre nouvelle librairie quai Voltaire.

Coupure de Presse – Journal « Le Moniteur Universel » du 29 mai 1865 – Page 6/12

Je lui laissai l’habitation qui surplombait la boutique. Je m’installai avec mon épouse enceinte ici, rue de Verneuil. C’était il y a 5 ans. Aujourd’hui nous avons 3 enfants adorables. »

Pierre-Auguste se retourna alors.

Berthe, Albert, Marie, venez saluer notre invité, je vous vois derrière la porte, je sais que vous ne dormez pas. Ah ces coquins, ils aiment quand je raconte ces histoires-là.

Berthe : « et oncle ‘Guste-Noël, où est-il ? »

Pierre-Auguste : « il est reparti chez nous, en Normandie, tu sais bien. »

Pierre-Auguste se tourna alors cette fois vers moi.

« Oui, mon frère [Auguste-Noël] vint un temps dans l’espoir de gagner un peu mieux sa vie.

Je lui passai des livres à vendre sur les bords de Seine mais ça ne dura qu’un temps, il ne s’y retrouvait pas et il repartit finalement.

Les bouquinistes de Paris

Ah, le Pays ! Je n’y suis retourné qu’une fois, c’était pour présenter ma femme à toute la famille. Tout le monde était présent. Mes frères et sœurs, mes neveux. On nous fit même l’honneur de retarder le baptême du petit Adolphe-Alexis pour que nous puissions, ma femme et moi, en être la marraine et le parrain. Quelle joie c’était de retourner au Pays !

C’est que je suis un vrai normand, hein !

Depuis des dizaines de générations, nous demeurons au Nord de Coutances. Du côté de mon père, la famille est plutôt tisserande, même si mon père, lui, est bourrelier5. Mon grand-père maternel, lui, était matelot. Faut pas oublier qu’on n’est pas loin de la mer dans le Contentin. Il adorait la mer à c’qui paraît mon grand-père. Il naviguait au service de la République puis à celui de Napoléon. Mais plus pour faire vivre sa famille que par un quelconque idéal. Il n’était pas bête mon grand-père. Je suis sûr au fond que s’il avait vécu à mon époque et si l’occasion s’était présentée comme elle s’est manifestée à moi, il serait devenu un grand homme. Il fut de toute manière un grand homme pour moi. Il est mort trop tôt et loin de chez nous, à Anvers en 1809… Bref, j’ai l’air d’en avoir un souvenir ému mais en réalité je ne l’ai jamais connu. C’est ma mère qui m’en parlait souvent gamin. Elle m’en parlait avec tristesse.

Tiens, et si on sortait. Le jour se lève. »

Oubliant que des combats avaient dû avoir lieu dans la nuit, nous sortîmes dans la rue en direction de l’île de la Cité et du quartier latin.

Nous arrivâmes sur des barricades installées devant l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le sacristain vociférait devant l’église. Il semblait avoir été expulsé.

Je me retournai alors pour voir si Pierre Auguste fut toujours là, je le vis fuir et je lui criai alors « mais t’en va pas, il y a encore tellement de choses que je ne sais pas sur toi » puis mon regard revint à sa position initiale en direction des barricades. J’eus à peine le temps de m’apercevoir que je reçus une balle en plein front que je me réveillai en sursaut, mes jambes secouées par un spasme.

Ce ne fut donc qu’un rêve. Et pourtant…

Pierre Auguste est enterré à Paris, au cimetière de Montparnasse avec sa femme décédée avant lui quand elle avait 26 ans. Il est également enterré avec son fils Albert (rapatrié depuis Bordeaux, lieu de son décès en 1952).

Le caveau existe toujours et il est toujours entretenu par la famille.

FIN


1 page 15 de « Mémoires d’un communard : des barricades au bagne » de Jean Allemane.

2 « Bon Dieu, tu ne serais pas un de ces vauriens venus de loin qui courent les rues de Paris en quête d’aventure et qui n’a pas plus de cervelle qu’un jeune faon ? »

3 Pour obtenir le brevet de libraire entre 1810 et 1870 en France, il faut présenter un certificat de bonne vie et de bonne mœurs et un certificat de capacités. Le premier témoigne des relations de bon voisinage comme de la réputation morale et financière grâce au soutien de commerçants de quartier. Le second prouve la bonne insertion professionnelle en convoquant des confrères. Une enquête est enfin menée pour valider l’obtention du brevet.

4 Il vendait notamment des livres de Paul de Kock et de Pigault-Lebrun, ouvrages condamnés et donc retirés de la vente.

5 Le bourrelier travaille la bourre et le cuir afin de réaliser des pièces d’attelage pour le travail des chevaux. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bourrelier


Ce qu’il me reste à creuser :

Son ami Albert MALLET a pour mère une DE SAINT DENIS. Donc Pierre-Auguste et lui étaient sûrement cousins mais des cousins très éloignés (douzième degré) donc ça compte pas vraiment dans ce genre de région. Mais le savaient-ils seulement ?

Ce qu’il me reste à relater à propos de Pierre-Auguste :

  • Le large entourage de libraires de Pierre-Auguste
  • la rencontre de sa fille et de son gendre LETAROUILLY (entourage libraire)
  • la rencontre de sa deuxième fille et de son gendre BOUET (entourage parisien)
  • la rencontre de son fils et de sa bru (entourage BOUET du Mans)

Pour en savoir plus sur la Commune de Paris (1871) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Commune_de_Paris_(1871)

5 réflexions sur “Un libraire au coeur de la Commune de Paris

    • Oui, quelques aspirines et mon mal de crâne est parti 😂😂😂 je te remercie pour ton commentaire et je suis très heureux que ce récit de vie t’ait plu.

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  1. Quel histoire ! Que j’aimerais passer une nuit entière à pouvoir discuter avec l’un de mes ancêtres… Mais si voyons ! Je le peux, grâce au #RDVAncestral 🙂
    Ta rencontre nous permet de mieux nous imaginer et d’incarner ton ancêtres, Pierre-Auguste que nous suivons depuis plusieurs jours. Heureux d’avoir lu ton #RDVAncestral !

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